La force du Bien

« Ni rire ni pleurer : comprendre », écrivait Spinoza. Comprendre, donc, ces femmes et ces hommes qui, jadis, en des temps dominés par les lâches et les tueurs, n’ont pas hésité, eux, à sauver des vies.
Il s’agit bien sûr d’une minorité, et, pour la plupart, de gens simples, spontanés. Ni des stratèges, ni des héros, ni des saints : des Justes. A chaque génération, ils sont là, selon le Talmud, pour soutenir le monde. « Le monde repose sur trente-six Justes », dit rabbi Abayé. « Sur dix-huit mille », dit rabbi Rabba. Et Pascal d’estimer à neuf mille ce nombre inestimable… (…)
Je sais que l’action de ces Justes ne diminue en rien l’infamie de ceux qui ont tué qui ont laissé faire. A la limite, elle les rend plus infâmes encore. Car, si des hommes ont tendu la main à des hommes en détresse, pourquoi d’autres ne l’ont-ils pas fait ?
Il aurait fallu le dire depuis longtemps, le dire haut et fort : il y eut des individus pour nous permettre de ne pas désespérer de l’humanité. Et si j’en suis si soucieux, c’est qu’ils constituent les seuls exemples positifs de cette période de notre histoire. Il est urgent, me semble-t-il, d’essayer de comprendre cette conscience du Bien, telle que ces êtres l’ont manifestée au péril de leur vie. Elle m’intrigue et me force au respect. C’est elle, à travers les visages et les intonations, dans les lueurs qui s’allument au fond des yeux des gens âgés, que je veux tenter, même fugitivement, de saisir et de rendre sensible. (…)
Les générations passent, mais la mémoire est peut-être notre seule et vivante éternité.
Quelle place, dans la mémoire, réservons-nous au Bien ?
Ne nous manquerait-il une mémoire du Bien ?
Cette mémoire du Bien ne serait-elle pas notre unique espoir et, qui sait, notre dernière chance ? (…)
« Ouvrez-moi la porte du Juste ! » s’exclament les Psaumes (CXVIII, 19). Ce vers est, en français, traduit par « Ouvrez-moi les portes de justice ! » (…) « Le Juste fleurira comme le palmier et se multipliera comme le cèdre du Liban », murmurent encore les Psaumes (XCII, 13) – verset que Rabbi Isaac, dans la Kabbale, commente ainsi : « Le monde ne subsiste que par le mérite d’un seul Juste, ainsi qu’il est écrit : Et le Juste est le fondement du monde » (Proverbes, X, 1). A travers la diversité de leurs expériences et leurs témoignages, ces êtres, à leur insu, ont mis en évidence ce qu’ils ont en commun : un sens immédiat de la justice. » (Marek Halter,Le force du Bien, 1995)
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