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Article de journaux sur les justes de charleroi.

 

 

LA NOUVELLE GAZETTE, 27.04.1996

Aiseau – Juste parmi les nations

Tout le village a sauvé une famille

Dimanche, un homme et une commune entière seront honorés comme « Justes parmi les Nations ». Le fait n’est pas courant…

Ce dimanche, la Communauté israélite de Charleroi et l’Union des Déportés et Résistants Juifs de Charleroi organisent leurs cérémonies du souvenir, d’abord au cimetière de Marcinelle où l’on se recueillera devant les deux monuments aux victimes, ensuite à la synagogue.

C’est là que seront officiellement honorés les Justes parmi les Nations de la région de Charleroi. Deux détails exceptionnels : c’est la première fois que cette cérémonie se déroulera à Charleroi même, et l’un des Justes est … tout un village, celui d’Aiseau.

Une petite fille

Elle avait dix ans, Mariette Kibel, quand les rafles ont eu lieu à Charleroi. Son père avait déjà été arrêté en 41 et emprisonné dans la forteresse de Huy.

Elles allaient le voir, sa mère et elle, lui portaient un colis, grâce à la complicité d’une sentinelle qu’elles payaient en cigarettes.

Mariette n’a plus jamais revu son père. Il est d’abord parti vers Breendonck, et puis un jour elles ont reçu un colis avec tous ses effets : on part sans rien vers Auschwitz.

La situation était dangereuse. Mariette se souvient d’un jour où sa mère l’a poussée dans la boutique d’un cordonnier de la rue de l’Egalité (actuelle rue Destrée) où elles habitaient, parce que passait une voiture noire de la Gestapo.

Au moment des rafles, Renée Bouffioux, qui travaillait pour Jenny, a d’abord recueilli la petite Mariette chez elle. Jenny et Hanna, la mère et la tante de Mariette, ainsi que sa cousine ont suivi. Elle vivait seule, Renée Bouffioux, son mari était prisonnier politique.

Tout le village a été complice de l’hébergement des deux femmes et leurs deux filles. Un conseiller communal, Auguste Halloy, leur a donné la maison de son beau-frère parti en France et leur a fourni les faux papiers. Mariette ne se souvient plus de son faux nom qu’elle a pourtant porté deux ans. Les fillettes sont allées à l’école, comme tous les enfants. On vivait de peu, les bons de ravitaillement, les légumes du jardin, le lard et le beurre gagnés en travaillant à la ferme, et les marchés où la maman vendait bas et chaussettes fournis par un camelot.

Dès que les Allemands passaient à Tamines, un groupe venait prévenir le village, et les quatre protégées se cachaient dans une ferme, se souvient Mariette. A Aiseau, on était libre, des enfants parmi d’autres. Pas question d’étoile ni de peur. Mais au contraire une grande confiance.

Et puis la guerre est finie. On s’en va, on retrouve Charleroi, la vie. On n’oublie pas, mais on est pris dans l’engrenage, et puis on essaie de ne plus penser. Elle n’est plus retournée à Aiseau. Elle a revu le jeune fils d’Auguste Halloy, Robert, qui passait de temps en temps dire bonjour. Puis elle est partie vivre à Bruxelles. Et puis des gens de bonne volonté parlent d’entretenir la mémoire, pour que cela ne se reproduise plus jamais. Mariette Kibel se souvient. Elle veut aussi poser un geste, retourne à Aiseau, retrouve la maison.

Elle apprend que monsieur Halloy est mort, que son fils vit toujours, ce grand garçon qu’à dix ans elle regardait avec émerveillement… Madame Bouffioux est dans un home, elle va la voir et la vieille dame la reconnaît de suite.

C’était normal…

« Oui, je suis ému et étonné. On n’a pas fait ça pour les décorations… » Robert Halloy n’est pas un grand bavard. Il est heureux de cette reconnaissance de « Juste parmi les Nations », surtout pour son père, dit-il, résistant notoire, mort en 64. « Bien sûr qu’on savait qu’on prenait des risques… Nous avons fait cela tout simplement, la situation le voulait, on ne pouvait pas laisser des gens mourir comme ça… »

La maman de Mariette Kibel était gravement malade durant cette période. Renée Bouffioux allait régulièrement chercher des médicaments pour elle, le pharmacien est toujours resté discret. Durant les bombardements, lorsque tout le monde se réfugiait dans les caves de l’abbaye, elle souffrait de fortes crises d’asthme.  C’est ce genre de souvenirs qui enrichissent la mémoire de Robert Halloy. Sur son courage de jeune garçon de 18 ans, il est discret. Robert Halloy et son père étaient impliqués dans la résistance.

Il ira dimanche à la cérémonie dont il sera bien involontairement le héros. Il sera accompagné de Marcel Dargent, le mayeur d’Aiseau, qui aura l’honneur de recevoir le titre de Juste pour sa communauté d’Aiseau. Car Madame Bouffioux, qui avait lancé cette chaîne de solidarité dans laquelle tout le village s’est impliqué, est décédée depuis. C’est le village d’Aiseau qui héritera de sa médaille. Marcel Dargent, qui ne connaissait pas l’histoire de cet héroïsme au quotidien, admire le courage simple de ces gens, un courage renforcé par la présence de collaborateurs dans le coin.

Les cérémonies se dérouleront au cimetière de Marcinelle, rue des Sarts à 15h30, puis à la Synagogue de Charleroi, 56 rue Pige au Croly à 17h. Madame Mariette Rojtman-Kibel, seule survivante parmi les quatre protégées d’Aiseau, et Robert Halloy, s’y reverront sans doute avec émotion.

 

                                                                                                                                 MC.B. 

 

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